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Ce blog contient un recueil de textes (1) qui nous ont paru intéressants dans le cadre des réflexions sur la question "Europe et laïcité".
Ce recueil de textes sera enrichi au cours de nos travaux.
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mercredi 3 décembre 2008

La laïcité positive - Jean Piriou

En septembre 2008, en France, le Président de la République a accueilli le Pape.
Dans leurs discours respectifs, se sont fait écho les notions liées à ce qu'ils appellent l'un et
l'autre la 'laïcité positive'.
Rappelons en effet que le qualificatif accolé à 'laïcité' est une création de Benoît XVI lui-même :
« Un état sainement laïc devra logiquement reconnaître un espace dans sa législation à cette dimension fondamentale de l'esprit humain (le 'sens religieux '). Il s'agit en réalité d'une 'laïcité positive ' qui garantisse à tout citoyen le droit de vivre sa foi religieuse avec une liberté authentique y compris dans le domaine public. » (message du 11 octobre 2005 adressé par le Pape au président du Sénat italien Marcello Fera.)
Le clergé qui, en France, s'était à notre grande satisfaction approprié le concept de laïcité, le redéfinit à présent, sous l'égide papale, en l'opposant aux laïques eux-mêmes. Le consensus laïque français forgé par un siècle de cohabitation, sous la protection des articles de la loi de 1905, cohabitation dans l'espace public des citoyens, clercs et non clercs, croyants et non croyants, ce consensus pourrait ainsi être brisé.
Il s'agit de toute évidence d'une volonté de retour à la confessionnalisation de l'espace public.
Et l'Etat français encourage cette régression, en déclarant vouloir élever la liberté de culte au-dessus des valeurs de la République, offrir l'espace public à l'expression contrastée des idéaux religieux, préférer la morale religieuse à celle que chaque citoyen, libre de conscience, définit pour
lui-même.
C'est le retour du religieux au sommet de l'Etat.
Pourrait-il à nouveau pénétrer nos institutions, nos écoles, notre espace public ?
La loi de séparation des églises et de l'Etat avait jusqu'à présent évité ce retour par la forme
de tolérance et de conciliation qui avait présidé à son élaboration.
Les discours récents présagent-ils une offensive gouvernementale pour réviser la loi dans une
forme qui favoriserait la promotion des religions ?
J.P.

mardi 2 décembre 2008

Lois

Lois laïcité

Constitution d'Anderson -1722
(...) Les Maçons étaient tenus dans chaque pays d'être de la religion de ce pays ou de cette nation (...), il est cependant considéré comme plus expédient de seulement les astreindre à cette religion où tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres opinions ; à savoir être des hommes d'honneur et de probité. Par suite de quoi la Maçonnerie devient le centre d'union et le moyen de nouer une véritable amitié parmi des personnes qui n'auraient pu que rester perpétuellement distantes.(... )
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen - 26 août 1789
Art. 10 - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur
manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.
Art. 11 - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus
précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ; sauf à
répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
Loi Falloux sur les établissements du primaire et du secondaire - 15 mars 1850 Art. 69 - Les établissements libres peuvent obtenir des communes, des départements ou de l'Etat, un local et une subvention, sans ue cette subvention puisse excéder un dixième des dépenses annuelles de l"tablissement. Les conseils académiques sont appelés à donner leur avis préalable sue l'opportunité de ces subventions
Commune de Paris - 1871
Art. 1 - L'Eglise est séparée de l'Etat
Art. 2 - Le budget des cultes est supprimé.
Art. 3 - Les biens appartenant aux congrégations religieuses sont déclarés propriété nationale.
Art. 4 - L'instruction rimaire est laïque, gratuite et obligatoire.
Art. 5 - Garçons et filles se retrouveront à égalité de formation aussi bien pour leurs études
primaires que secondaires
Loi Laboulaye- 12 juil 1875
Art. 1 - L'enseignement supérieur est libre.
Constitution du G.O.D.F. -1877
Art 1er — (...) La Franc-Maçonnerie a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des
autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.
Considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de
l'appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique.
(Ce texte précise que si le Grand Orient de France se refuse à toute affirmation dogmatique, ce n'est nullement
pour limiter la liberté de pensée et de conscience de ses membres ; c'est, au contraire, pour garantir cette liberté
et leur permettre, de croire à des dogmes si cela leur plaît, ou de ne croire à aucun dogme s'ils le préfèrent.)
Loi Jules Ferry sur l'instruction publique obligatoire - 28 mars 1882
Art. 1 - L'enseignement primaire comprend : l'instruction morale et civique ;(...) la
musique ; la gymnastique.
Pour les garçons, les exercices militaires. Pour les filles, les travaux à l'aiguille.
Art. 2 - Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine en outre du dimanche,
afin de permettre aux parents de faire donner, s'ils le désirent, à leurs enfants l'instruction
religieuse en dehors des édifices scolaires.
Loi Goblet sur l'organisation de l'enseignement primaire - 30 oct 1886 Art. 2 - Les établissements d'enseignement primaire de tout ordre peuvent être publics, c'est-à-dire fondés par l'Etat, les départements ou les communes ; ou privés, c'est-à-dire fondés et entretenus par des particuliers ou des associations. (...)
Art. 17 - Dans les écoles publiques de tout ordre, l'enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque.
Loi de séparation des Eglises et de l'Etat -- 9 déc 1905
Article Premier. - La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice
des cultes (...)
Art. 2. - La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. (...)
Art. 4 -(...) les biens (...) du culte seront (...) transférés (...) aux associations qui, en se
conformant aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer
l'exercice, se seront légalement formées (...)
Déclaration universelle des droits de l'homme ~ 1948
Préambule -(...) Considérant que (...) l'avènement d'un monde où les êtres humains seront
libres de parler et de croire (...) a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme.
Art. 18 - Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit
implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa
religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par
l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites.
Art. 19 - Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression ; ce qui implique le droit
de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans
considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que
ce soit.
Constitution de la Vème République - 4 oct 1958
Art. 2 - La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. (...)
Loi Debré sur les rapports entre l'Etat et les établissts d'enseignemt privé - 31 déc 1959
Art. !-(...) L'Etat proclame et respecte la liberté de l'enseignement et en garantit l'exercice
aux établissements privés régulièrement ouverts.
Il prend toute dispositions utiles pour assurer aux élèves de l'enseignement public la liberté
des cultes et de l'instruction religieuse.(... )
L'établissement (privé), tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement
dans le respect total de la liberté de conscience. Tous les enfants, sans distinction d'origine,
d'opinions ou de croyances, y ont accès.
Loi Savary sur l'enseignement supérieur - 26 janv 1984
Le service public de l'enseignement supérieur est laïc et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l'objectivité du savoir ; il respecte la liberté des opinions. Il doit garantir à l'enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique.
Loi sur le foulard - 2004
Traité de Lisbonne ~ 2008

samedi 15 décembre 2007

Laïcité et culture?

« L'engagement du Franc-Maçon peut-il être culturel ? »
(extraits/contribution au sujet : laïcité et culture ?)

« L'engagement ».
Montaigne disait à peu près ceci : s'il est dans la nature de la pensée qu'elle s'engage, cet engagement même ne vaut que dans la mesure où elle reste à tout moment capable de se désengager. Tiendrait-on dans cette formule l'un des credos de la pensée laïque ? peut-être.
Histoire du concept de culture
Ce sont les Lumières qui vont donner au mot culture hérité du latin ses lettres de noblesse, au moment où la philosophie de l'histoire se substitue à la théologie de l'histoire. Et ce terme va passer progressivement
du sens de : formation, éducation de l'esprit
au sens de : caractère distinctif de l'espèce humaine ou somme des savoirs accumulés et transmis par l'humanité, considérée comme totalité, au cours de son histoire.
Les sociologues, ethnologues et anthropologues tenteront au cours des deux ou trois siècles qui suivent de répondre à cette question : quels sont les rapports entre culture collective et personnalité individuelle ?
Au fil du temps, le substantif « culture » invariable à l'origine va s'imposer dans une forme plurielle. A côté de notre culture occidentale se sont développées d'autres cultures dont il est instructif pour la nôtre d'en étudier les caractères, ce que tous ces hommes illustres ont fait. Et même notre culture occidentale présente des variantes, par exemple quand on passe de la France à l'Allemagne. Mais ça, les Français n'ont pas eu besoin de grandes études pour s'en apercevoir très vite.
Des avancées importantes seront réalisées grâce aux travaux de gens comme Louis Dumont, travaux qui s'attachent à étudier aussi bien les différences que les points communs entre cultures. Dumont est un analyste déterminant de notre modernité et de l'individualisme contemporain déjà pointé par Tocqueville chez les Américains, au I9ème siècle.
Mais une véritable révolution du concept de culture se fera à partir des années 60 à travers
celui d'acculturation*.
L'acculturation est un terme qui désigne deux processus
le choc et l'interpénétration des cultures entre elles et aussi
le conflit dans chaque culture de ses évolutions avec ses traditions. A l'évidence, ce qui a provoqué ce type de réflexion c'est la décolonisation, ensuite relayée par l'immigration contemporaine et la cohorte de problèmes induits. L'acculturation n'est pas une assimilation qui verrait disparaître une culture, c'est un transfert progressif d'éléments symboliques ou non de la culture d'accueil vers l'autre. Les transferts dans l'autre sens sont bien sûr aussi observables.
En France le grand théoricien de l'acculturation est Roger Bastide. Ses travaux le conduisent à une vision optimiste de la marginalité culturelle en opposition à la conception pessimiste dominante inspirée par Lévy-Strauss qui, lui, parle plus volontiers de déculturation. Disons, pour simplifier, que Lévy-Strauss s'adresse aux mythes quand Bastide appelle la mémoire collective.
Bastide prend comme exemple les afro-américains qui ont créé des cultures originales et dynamiques.
C'est sous son impulsion qu'on conçoit enfin toute culture comme un composé (au sens de composé chimique); aucune culture n'existant à l'état pur.
Et nous en arrivons enfin au problème culturel majeur de nos sociétés : la promotion du
concept de culture-identité.
Les minorités clament que leurs cultures ont été spoliées par l'acculturation et font la
promotion d'une identité culturelle intouchable.
Ce fantasme de pureté est le plus souvent renforcé par des considérations ethniques et/ou
religieuses.
Longtemps resté tabou en France, c'est néanmoins un problème sérieux car ses conséquences
peuvent être
- grotesques : en réaction, depuis peu, en France, on observe le même mouvement ostentatoire de la culture majoritaire
- dramatiques : on a vu récemment dans l'ex Yougoslavie les dégâts que peuvent causer ces idées d'identité ethnique.
Et bien sûr, des spécialistes de tous horizons ne cessent de se pencher sur les revendications (de ces communautés minoritaires) qui mettent à mal nos sociétés occidentales. Quelle considération, quelle place, quel pouvoir leur accorder dans nos sociétés ?
Et enfin, pour terminer ce tour d'horizon historique, ultime assaut et de grande amplitude qui a mûri sur un demi-siècle au moins : la culture elle-même se voit mise en cause, n'ayant pas permis la sauvegarde de la nature, (cette planche ne s'attachera pas à ce dernier aspect.)
Le paysage culturel de l'Occident
Je n'ai fait que parler du regard que d'éminents esprits ont porté sur la culture, sur les
cultures. C'est certain, ils reflètent un peu le regard de leurs contemporains, ils synthétisent en
quelque sorte la culture de leur époque.
Mais, réellement, comment lire le mouvement général de notre culture, d'ici, depuis ce lieu-ci
et à cet instant ?
Nous avons l'avantage sur ces esprits éminents d'être à même, de notre point de vue, de
contempler le passé d'un paysage qui nous échoit, la culture occidentale, ce qu'on appelle
commodément la modernité.
Alors, quel est ce paysage culturel ?
Il apparaît comme un effort constant, obstiné, mais souvent déchaîné, de l'homme occidental à se défaire des figures imposées par les traditions, à rejeter les rôles attribués par les pouvoirs, pour tendre vers un but personnel, la production de soi.
L'homme occidental n'a plus ni rôle, ni forme, ni figure. Le sujet occidental est donné comme un rapport infini à soi. Il veut penser par lui-même, il veut faire l'expérience de lui-même. Est-on là en présence de l'homme laïque ? peut-être.
C'est cela la modernité. Soyons provocant : l'homme moderne ne croît plus au progrès, ni au sens de l'Histoire. Il ne croît plus à l'unité ni à l'universalité de la raison. D'ailleurs, il ne croît plus, ou au moins, il s'efforce de ne plus croire même si on l'aiguillonne pour l'y forcer. Mais la modernité, ce mouvement d'émancipation culturelle sans précédent, il ne faudrait pas considérer ce mouvement comme dépassé. Il est simplement inachevé. Il le restera d'ailleurs. C'est une tension.
En somme l'homme occidental peut enfin observer la voie où l'a placé l'individu « pré­humain » dans son rêve primordial : réussir à s'extraire de la horde pour voler de ses propres ailes, si je puis dire.
C'est un rêve absolu de liberté. Il est évident qu'il ne réunit pas tous les hommes : il y a ceux
qui restent attachés à l'ancienne coutume.
Et ce rêve peut rapprocher les autres mais à la condition que cette voie soit reconnue et cette
quête de liberté assumée par chacun. Et, au seuil du 3ème millénaire, beaucoup, on le voit
autour de nous, beaucoup hésitent à franchir le pas.
Les maux dont nous souffrons témoignent de cette difficulté à gérer cet état, cette subjectivité,
comme disent les philosophes.
Et la réaction que nous voyons se déployer sous nos yeux aujourd'hui en France est peut-être
un projet, très cohérent dans son idéologie, de remise en cause... de notre société.
la Franc-Maçonnerie dans tout cela ?
Conversation entre maçons On pourra me dire :
- Qu'avons-nous à faire de la culture ? notre seul souci, c'est la République, ses valeurs. Je réponds :
- Oui, je sais, l'engagement du Franc-Maçon est d'abord politique. Le culturel... .(geste)
- Non, je veux bien revenir à la culture-identité, ce problème très actuel, mais d'une façon ou d'une autre, on tourne autour de l'identité religieuse, et là n'est-on pas, justement, dans la réflexion maçonnique ? reconnais-le, mon Frère, on tombe pile sur la laïcité et la loi de 1905 que nous avons toujours défendue becs et ongles, loi renforcée en 2004 ; alors, ça ne suffit pas?
- Bien sûr, mais là, on a quelque chose qui dépasse la loi de séparation, cette revendication identitaire, qui va bien au-delà du religieux.
- Excuse-moi, mon Frère, mais la République ne peut être séparée de la notion de citoyenneté. L'immigré, parce qu'il s'agit de lui, doit accepter, vivant en France, d'être citoyen de la République...
- Mais tu ne fais qu'agiter là une notion politique, cette citoyenneté, cette idée d'espace commun, c'est d'abord politique
- Le « vivre ensemble », n'est-ce pas un problème politique ?
- Pas seulement... mais d'abord, conviens donc que cette histoire de citoyenneté c'est une abstraction difficile, hors de portée... des jeunes par exemple
- Et bien, ils l'apprendront au collège
- Tu crois qu'au collège on leur enseigne ?
- Alors, à quoi sert l'instruction publique, d'après toi ?
- Bon, je me suis mal fait comprendre, mon idée c'est que nous ne pouvons pas tout ramener au politique
- Mais c'est ainsi que s'est forgée notre communauté républicaine, sur le politique, nous n'y pouvons rien
- Je vois, ça nous évite de traiter le problème culturel !
- Mais non, il ne s'agit pas de ça : nous utilisons l'outil que l'histoire nous a laissé en héritage : nous avons un modèle exceptionnel pour répondre au problème de l'intégration, le modèle républicain...
- Ah oui, l'exception française... mais ce « modèle » est discutable, d'ailleurs il est loin de fonctionner... beaucoup ne veulent pas en entendre parler, et ceux qui en parlent s'abîment dans des débats interminables, chacun restant généralement sur ses positions... voilà, le modèle n'est plus accepté... naturellement
- On refuse de comprendre tout simplement : ce modèle, héritier de notre histoire, est légitime. Si on ne veut pas l'accepter, alors, imposons-le !
- C'est ça, en créant un ministère de l'identité française, par exemple ? !
A-t-on intérêt à se cantonner à notre bonne et vieille conception de la République Française ?
Au-dessous de ces valeurs essentielles, n'y a-t-il pas la place pour des valeurs secondaires,
celles de la culture ?
Peut-on exiger d'un immigré qu'il adhère sans faille à la notion de citoyenneté quand un
Français sur trois ne se donne pas la peine d'aller aux urnes ?
Peut-on seulement s'arrimer à la loi de séparation des Eglises et de l'Etat pour défendre la
laïcité, alors que la revendication identitaire va bien au-delà de l'identité induite par la
religion ? N'opposer à ces revendications que la loi de 1905, n'est-ce pas le piège qui nous est
tendu : placer au niveau de la symbolique de la République, de ses valeurs, celle des
religions ?
Je me demande si la position de la Franc-Maçonnerie (position, car tout semble figé dans la politique menée pendant ce dernier quart de siècle par le GO), position défensive, est la bonne. Je me demande si nous ne devrions pas au contraire passer à l'offensive.

Donc engagement offensif plutôt qu'attitude défensive, mais de quelle façon ?
Sans revenir sur les ratés du passé, je me demande si nous ne devrions pas dépasser le concept
d'Espace Public, celui où les citoyens confrontent leurs opinions politiques, pour élargir notre
réflexion à la culture laïque, dépassant les cadres politique et religieux où il me semble que
nous nous enfermons.
Ce blocage peut d'ailleurs s'expliquer : la République a émergé du conflit Eglise/Etat et,
depuis, en tant qu'association de libres penseurs, nous nous posons ajuste titre comme les
gardiens de la République ainsi créée et de ses valeurs.
Car la laïcité va en effet bien plus loin : c'est une façon de vivre, de penser, de nouer des
relations avec autrui.
Vivre laïque, c'est vivre une certaine culture, qui, précisons le, dépasse largement les contours
d'une culture que certains nomment française.
Et, n'en déplaise à ceux qui raillent notre prétention universaliste, la culture laïque, c'est une
culture identifiée, expérimentée, authentifiée en France, mais qui se déploie probablement
vers une acception universelle.
Et en cela, la culture laïque ne peut rejoindre l'identité française qui, elle, exhale des relents
nationalistes.
La culture laïque, c'est une culture qui ne s'oppose à aucune autre culture si tant est que cette
dernière respecte les droits de l'Homme.
La culture laïque demande non à être clamée mais à être approfondie dans la réflexion, vécue
dans la discrétion. La culture laïque est paradoxalement une culture de la retenue, de
l'effacement. C'est peut-être ce qui la rend si vulnérable aujourd'hui.
A l'heure actuelle, ne devrait-on pas réactiver une dimension opérative de la Franc-Maçonnerie dans une direction où convergerait le chemin laïque de notre engagement et les routes que prennent les immigrés ?
La base républicaine de notre société ne suffit pas à réunir ces cultures ; le communautarisme est une facilité qu'il nous faut surveiller et rejeter sans désemparer. Au fond de chaque culture est sans doute inscrite son universalité. Nous seuls avons eu l'audace d'exprimer ce que la nôtre portait d'universel. Il ne faut pas en avoir honte. Nous devons croire et contribuer au métissage des cultures en les rapprochant. La Franc-Maçonnerie pourrait-elle être le catalyseur de ce métissage ?

mercredi 30 juin 2004

La liberté d'opinion - Pierre Dazord

La discussion sur la liberté ressurgit à propos de liber­tés particulières ainsi la liberté d'opinion (article 10) 2l. Une grande partie de la discussion tourna autour de la liberté reli­gieuse, clé la tolérance des non-catholiques et de la liberté de culte. Les premières rédactions proposées pour le futur article 10 furent combattues par le comte de Castellane car « [on ne faisait pas] une loi sur la religion puisque [l'on faisait] une déclaration des droits *. Ce qu'il fallait c'était énoncer « le plus sacré de tous les droits, celui de la liberté des opinions reli­gieuses » n, A ceux qui recherchaient l'appui de l'État à la religion, Laborde répondit : « j'avoue que je suis affligé de voir les chrétiens invoquer l'autorité civile pour une religion qui ne doit se maintenir que par la pureté de sa doctrine » a. Deux hommes dominèrent le débat, le comte de Mirabeau et le député de Nîmes, issu d'une vieille famille protestante, Rabaut Saint-Etienne. D'emblée, le 22 Août, Mirabeau s'inscri­vit en rupture avec l'édit de 1787 de tolérance des non-catho­liques. «Je ne viens pas prêcher la tolérance. La liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux un droit si sacré, que le mot tolérance, qui essaye de l'exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même, puisque l'existence de l'autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté de penser, par cela même qu'elle tolère, et qu'ainsi elle pourrait ne pas tolé­rer »24. Le lendemain Rabaut Saint-Etienne lui fit écho : «Je ne fais pas [à la nation française] l'injustice de penser qu'elle puisse prononcer le mot d'intolérance ; il est banni de notre langue... Mais, Messieurs, ce n'est pas même la tolérance que je réclame : c'est la liberté. La tolérance! le support! le par­don! la clémence! idées souverainement injustes envers les dissidents, tant il sera vrai que la différence de religion, que la différence d'opinion n'est pas un crime. La tolérance! je demande qu'il soit proscrit à son tour; et il le sera ce mot injuste... • K et il demanda l'égalité en droits pour tous, citant explicitement les protestants et les juifs. « L'intolérance d'orgueil et de domination a, durant près de 15 siècles fait couler des torrents de sang » mais, poursuivit-il, aujourd'hui - ma patrie est libre, et je veux oublier comme elle, et les maux que nous avons partagés avec elle, et les maux plus grands encore, dont nous avons été les seules victimes »26.
En conclusion, rappelant que le culte est nécessairement une manifestation commune à plusieurs croyants, le culte d'un seul étant une prière, il souligna que l'idée d'un culte est un article de foi, une opinion religieuse, qui relève de la libertéd'opinion. Ce faisant il rejoignait Mirabeau demandant « deprononcer hautement la liberté religieuse » 27 et de veiller à cequ'aucun culte ne trouble l'ordre public 28 en rejetant la rédaction initialement proposée, l'Assemblée refusait de don­ner la priorité aux cultes et de se préoccuper de leur défini­tion, de leur organisation, de leur protection et de leur défen­se éventuelles, pour donner la priorité absolue aux opinionsreligieuses et à leur liberté avec toutes les conséquences quececi impliquait au plan du culte. Ainsi, dès le 23 Août, l'Assemblée rompait totalement avec la logique du régimeantérieur (de droit divin) d'organisation et de protection ducatholicisme avec une timide ouverture vers le protestantis­me, en adoptant l'article 10 : « Nul ne doit être inquiété pourses opinions même religieuses, pourvu que leur manifesta­tion ne trouble pas l'ordre public », qui consacrait troischoses : Toutes les opinions sont libres et en particulier lesopinions religieuses autre que la dominante ne sont pas uncrime, les opinions religieuses n'ont aucun statut particulierqui leur serait conféré par leur références transcendantales ce qu'exprime l'adverbe même 29, et, rentrant dans le droit com­mun, la seule chose qui leur est demandée ainsi qu'à toute opinion, c'est que leur manifestation respecte les droits del'homme et du citoyen.
"Actualité des fondements philosophiques de l'idée laïque"
Actes du colloque de l'Union Rationaliste : "Une laïcité pour l'avenir" publiés par "Raison présente".

jeudi 29 janvier 2004

Voile - Appliquer la loi

Chahdortt Djavann

La loi est une chose, son application une autre, dit-on parfois. Je suis persuadée que son application à l'école posera très peu de problèmes et que les obstacles dont on parle aujourd'hui étaient dus pour beaucoup à son absence. La stratégie islamiste profite de toutes les failles du système. Et, pour éviter de lui ouvrir des boulevards, il faut évidemment tenir les promesses faites, consacrer tous les moyens nécessaires à une réelle politique de la ville, de l'emploi et de l'éducation, ne pas laisser en déshérence une partie du territoire et la part la plus jeune et la plus demandeuse de notre population. Il faut tenir les promesses et ne pas appeler à l'aide les pompier?» pyromanes, les prosélytes de l'islamisme toujours prêts à offrir leurs bons services pour assurer l'ordre dans les banlieues.
Tariq Ramadan, l'idole des jeunes voilées, un mollah suisse déturbané qui se prend pour un néoprophètc et rêve d'organiser la mondialisation de l'islam politique, n'est destiné à aucun titre à devenir porte-parole d'une partie de la population française. Mais c'est à la répu-
blique, et très concrètement à l'action gouvernementale, de faire en sorte que nos banlieues ne deviennent pas une terre de mission pour ceux qui font leur miel de la misère, du désarroi et du désespoir de leurs fidèles.
Le régime fasciste et islamiste de l'Iran a demandé à la France de retirer sa loi contre le voile. Un régime qui a exterminé des centaines de milliers d'opposants, un régime qui pratique la lapidation au nom de la démocratie. C'est le monde à l'envers. Les nouvelles voilées en France ne peuvent pas prétendre ignorer ceux qui les soutiennent. La prise de position des dictatures islamiques contre cette loi, ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises, prouverait, s'il en est besoin, le lien étroit entre la prolifération du voile et l'offensive islamiste.
29 janvier 2004

mardi 6 janvier 2004

Le voile - Ce qui a changé entre 1989 et 2004

Jeudi 22 janvier 2004, le Conseil d'État, qui s'est réuni en assemblée générale, a donné un avis favorable au projet de loi interdisant des tenues et signes ostensibles d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, présenté par le gouvernement en application du principe de laïcité. En 1989; saisi d'une demande d'avis sur l'état du droit en la matière par le ministre de l'Éducation nationale, le Conseil d'État avait, également en assemblée générale, considéré que le voile n'était pas en lui-même un signe ostentatoire susceptible d'inter­diction générale et absolue.
Qu'est-ce qui a changé en quinze ans? En 1989, le Conseil d'État avait dû rappeler à ceux qui, dans notre société, s'indignaient de l'irruption dans nos écoles de jeunes filles vêtues d'un voile, que la liberté de conscience était au fondement de la laïcité et qu'en l'occurrence.
ce droit ne pouvait leur être retiré. En 2003, dans le cadre de la commission Stasi, au fil des nombreuses auditions que nous avons conduites, nous avons dû constater que. si le voile restait pour certaines un signe individuel d'appar­tenance librement choisi, il était devenu pour d'autres
— plus nombreuses que les chiffres officiels ne l'indiquent
- un choix fait sous la contrainte, ou un moyen de pression sur des jeunes filles qui ne souhaitent pas le porter et qui constituent une très large majorité.
Or, dans notre tradition laïque, l'État est le protecteur du libre exercice par chacun de sa liberté de conscience, de son expression ou de sa non-expression. Il se doit d'intervenir quand elle est menacée. Les jeunes filles non voilées et celles qui n'ont pas fait leur choix libre­ment n'ont pas moins que les autres le droit à leur liberté de conscience.
L'espace scolaire est aussi un espace particulier, lieu de formation des esprits, de transmission des savoirs et des expériences, d'apprentissage de la vie en commun et de la citoyenneté. Il rassemble une majorité d'enfants mineurs qui doivent faire l'objet d'une protection spécifique.
En 1989, l'avis du Conseil d'État découlait du droit existant, notamment de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État et des lois relatives à l'organisation de l'Éducation nationale, particulièrement de l'article 10 de la loi du 10 juillet 1989 afférent à la liberté d'expres­sion des élèves. Depuis, la situation dans les établisse­ments scolaires, comme dans l'ensemble de la société, a changé. Le droit aussi a évolué, affirmant plus haut qu'auparavant l'égalité entre la femme et l'homme comme un principe essentiel, ainsi qu'en témoigne la révision «institutionnelle du 8 juillet 1999, relative à cette égalité.
Eu égard à cette situation nouvelle, le pouvoir politique a décidé de changer la législation en vigueur, en reprenant l'une des propositions de notre commission: interdire les tenues et signes ostensibles d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics.
Le Conseil d'État, en donnant son aval au texte du Hojet de loi, a signifié qu'il le considère comme conforme à la Constitution et aux conventions internationales enga­geant la France. S'il est voté par le Parlement, ce projet le loi, appuyé sur l'avis du Conseil d'État, aura une effectivité immédiate.

* Marceau Long, vice-président honoraire du Conseil d'État.
** Patrick Wcil, direcreur de recherche au CNRS,
Tous deux ont été membres de la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité.

lundi 23 juin 2003

Sous le foulard, l'intégrisme

Hanifa Cherifi
Médiatrice de l'EN
(...) « Au bout d'une observation de terrain de neuf ans, nous constatons que le voile amène les femmes à se référer , à un statut dicté par la religion et non par les lois j civiques. » Interviewée dans L'Humanité du 30 avril, à la question, «Quelles sont vos impressions sur les jeunes filles qui portent le voile?», elle répond: «J'ai en face de moi des jeunes filles sûres d'elles et nullement désorientées. Elles connaissent [...] par cœur l'avis du Conseil d'État [...]. J'ai découvert l'existence d'un véritable réseau de soutien à ces élèves, composé de juristes, d'étu­diants, de prédicateurs organisés dans des associations islamiques connues, telles que l'UOIF (Union des organi­sations islamiques de France)... » Plus loin, elle dit: «Le voile est bien plus qu'une tenue vestimentaire. Il renvoie à une restriction de la mixité, de la liberté individuelle, et met à mal l'égalité des sexes. Il faut donc s'interroger sur la signification du voile avant de se demander si c'est le libre choix des femmes de le revêtir ou pas.» C'est exactement l'appréciation que portent la majorité des proviseurs, principaux et adjoints confrontés au phéno­mène ces dernières années. D'autres signes religieux osten­tatoires font leur apparition et les demandes d'exercice de pratiques religieuses à l'intérieur de l'école se font de plus en plus pressantes (...).

Philippe Guittet (SNPDEN).

mardi 6 mai 2003

Contre tout signe religieux à l'école

Catherine Kîntzler, Pierre-André Taguicff, Bernard Tepe, Michèle Tribalat *

Lorsque la première «affaire du voile islamique» a éclaté en 1989, les belles âmes ont prêché la tolérance: couvert par une aveugle bienveillance, le phénomène était voué il .s'éteindre de lui-même. Kt puis, pouvait-on imaginer une figure plus parfaite de la victime qu'une jeune fille voilée? Gomment la rigueur universaliste républicaine pouvait-elle oser s'en prendre a elle, fille d'immigré musulman, banlieusarde, asservie? La culpa­bilité post-colonialiste des beaux quartiers l'a ainsi laissée à sa condition d'intouchable; elle a consenti du même coup à exposer la musulmane non voilée à des persé­cutions bien réelles.
Loin de s'atténuer, le phénomène s'est au contraire développé. Encouragé par un laisser-fairc qui vaut cffectivement reconnaissance de l'obligation d'appartenance, il a déclenché une exaspération des antagonismes religieux exprimés il l'école publique.
Quand bien même le port du voile à l'école publique serait réductible à la manifestation d'une opinion reli­gieuse issue d'un «choix personnel», il n'en serait pas moins condamnable - de même que le port de la croix ou de la kippa -, mais coût le monde peut constater qu'il excède largement ectte dimension. Brandi parfois comme signe politique (comme l'ont montré les récents événe­ments au collège de Savigny-!e-Templc), il signe l'enfer­mement de la femme dans une communauté de repli. Sous prétexte de la « protéger • en la couvrant, il la dépouille de toute qualité en la réduisant à une particularité qu'elle n'a pas choisie: contrairement aux apparences, il s'agit bien d'une mise à nu, d'une dêpossession de soi.
Mais cet enfermement et cette dêpossession visent aussi bien les filles que les garçons. Ramenant les unes a la stricte condition d'épousables sur hori/on de mariages arrangés, interdisant aux uns de jeter les yeux sur elles, disant aux autres « elles vous sont réservées -, le port du voile disqualifie a priori tout rapport entre les sexes qui ne serait pas réductible à un pur échange social réglé autoritairement de l'extérieur; il annule toute prétention à la qualité personnelle et fait de la condition sociale le tout de la destination humaine. Il fait prévaloir l'emprise d'une appartenance culturelle exclusive, marque d'une identité collective dont le statut et le sens demeurent pour le moins ambigus (entre religieux et politique). Les partisans du voile font sonner bien fort leur attachement à la citoyenneté et à la liberté, mais c'est
pour mieux nier l'utilité d'une école républicaine mixte fondée sur le dépassement des données sociales par le développement acquis des talents personnels; ils savent s'appuyer sur les carénées de la législation actuelle pour mettre en échec la démarche courageuse d'ensei­gnants, de chefs d'établissement ou de parents d'élèves qui entendent faire respecter ces principes dans leur établissement.
Opposés au port du voile islamique à l'école publique, nous avons longtemps hésité à réclamer une loi, pensant que ce serait trop que de légiférer sur une matière qui pouvait apparaître comme particulière. Il aurait en effet été suffisant de rester ferme sur les principes dès le début. Mais, nourrie par les illusions multiculturalistes, la tolérance funeste (installée notamment par la loi de 1989 et les arrêts du Conseil d'État) qui règne depuis trop longtemps sur ce point pose maintenant, à travers le statut des femmes et au-delà de lui, la question générale de la reconnaissance d'une obligation d'appar­tenance. Le principe est que l'école doit Être soustraite à la pression de tout groupe politico-religieux quel qu'il soit. Il est grand temps de songer à assurer la liberté de conscience aussi pour ceux qui ne souhaitent afficher aucune "identité- particulière. La conviction religieuse, puisqu'elle est de l'ordre de la liberté, ne peut pas se manifester comme un absolu (ou une norme non négo­ciable) a l'école publique- lieu décisif où la liberté du citoyen se forme -, a fortiori elle ne peut certainement pas s'y signaler par une mainmise sur une portion de la population au nom de rôles sexuels autoritairement réglés. Interdire par la loi tout signe religieux à l'école publique et tout signe de discrimination, c'est clairemcnc signifier que personne n'est tenu de se définir a priori par une appartenance.
6 mai 2003


Catherine Kintzler est professeur de philosophie a l'université Lille III; Pierre-André Taguieff philosophe, directeur de recherche au CNRS; Bernard Tepe, président de l'union des familles laïques (Ufal}; Michèle Tribalat, directrice de recherche à l'Institut national d'études démo­graphiques (Ined).

vendredi 31 mai 2002

Le Bouddhisme

Sylvaine Guinle-Lorinet
"Vers une France sans Dieu"

(...) Témoignage d'un Français attiré par le bouddhisme
« Ce qui m'a beaucoup plu dans le bouddhisme, c'est cette approche rationnelle et en même temps ce côté magique. Le défaut de l'approche scientifique, surtout aujourd'hui, c'est qu'on est tombé dans l'extrême, ce qu'on appelle le scientisme, le matérialisme radical. C'est un danger. Si la vision scientifique était une bonne chose au départ - elle a repoussé les dogmes religieux de l'Église catholique -, on est allé trop loin dans le matérialisme et une vision réductionniste du réel. Le bouddhisme a un point de vue très logique, tout à fait scientifique, mais il ne se botne pas à ça. 11 y a en effet dans le bouddhisme une dimension qui dépasse l'en­tendement rationnel, le monde du concept. Quand un grand maître [...] fait des miracles - et ils en font, j'en ai vu -, ça dépasse l'entendement. Il y a un côté magique qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. [...] Un des enseignements du Bouddha consiste à recommander de ne pas respecter son enseignement parce qu'il est le Bouddha, mais de le comprendre par soi-même. C'est très important. Le bouddhisme n'est pas une religion dog­matique. Le bouddhisme est à la fois une religion, une philosophie, une psychologie, une spiritualité ; c'est un ensemble, c'est la science de l'esprit. »
(Témoignage de Christophe, in F. Lenoir, Lt Bouddhisme en France, Fayard, 1999.)

Frédéric Lenoir émet « l'hypothèse que le bouddhisme tibétain attire tout particulièrement des Occidentaux en quête d'une expérience typiquement religieuse impliquant la foi, l'émotion, le sacré, le sym­bole, le rituel, le mythe - mais qui ont besoin du discours rationnel et moderne du bouddhisme pour les aider à revenir à la religion [...].
On peut d'ailleurs se demander si cette impossibilité de définir le bouddhisme comme religion selon les critères substantiels habituels, alors qu'il en revêt maints caractères, ne constitue pas un des motifs importants de l'attraction qu'il exerce sur des Occidentaux qui ne veulent plus entendre parler de religion, mais dont la demande religieuse est toujours aussi pressante ». Enfin, il faut bien dire que la plupart des Français qui pratiquent le font dans la perspective d'un développement personnel et non de l'abandon de l'ego, qui est pour­tant son but ultime. Ils lisent donc les croyances bouddhistes à travers le prisme de l'individualisme moderne, comme le montre la foi en la réincarnation (à peine un tiers des Français les plus engagés souhaitent véritablement se libérer du cycle des renaissances). (...)
Le foisonnement du religieux : un problème pour l'État
En instaurant la loi de 1901 et les lois ultérieures, de 1905 et de 1907, les pouvoirs publics entendaient réguler, encadrer la pra­tique des Églises existant à cette époque. Aujourd'hui, face au foisonnement du religieux, quelles réponses l'État peut-il apporter ? La République, laïque, voudrait bien pouvoir distinguer la « bonne » religion de la « mauvaise »... mais cela est impossible. La séparation de l'Église et de l'État entraîne en effet la neutralité de ce dernier à l'égard des religions, ainsi que l'égalité entre elles. En même temps, les pouvoirs publics doivent se préoccuper des objectifs poursuivis par les associations de croyants (1901) lorsqu'elles désirent être reconnues comme associations cultuelles (1905) et sollicitent de ce fait une capacité juridique plus étendue qu'auparavant. Le droit français peut donc définir si un groupe est religieux ou pas, en prenant en compte deux critères : l'existence d'une communauté de fidèles et le partage d'une foi commune. Si un groupe réunit ces deux composantes, le culte qu'il représente doit être traité à égalité avec les autres. C'est la raison pour laquelle la cour d'appel de Lyon a rendu le 28 juillet 1997 un arrêt selon lequel l'Église de scientologie peut
revendiquer le titre de religion et développer ses activités dans le cadre des lois établies. En revanche, le droit ne peut différencier — comme semblerait le souhaiter la société civile - la « bonne » religion de la « mauvaise » ; autrement dit, il ne peut évaluer les croyances des mouvements religieux. La société civile, quant à elle, ne se prive pas de les classer en deux camps : elle jette l'anathème sur certains en les désignant comme sectes, tandis qu'elle en accepte d'autres. Les déci­sions du Conseil d'État lui-même, qui accorde ou refuse aux groupes qui en font la demande la qualité d'associations cultuelles, semblent parfois refléter cette approche. (...)
Conclusion du rapport Gest-Guyard
« [...1 Les adeptes, en nombre croissant, s'engagent souvent totalement, jusqu'à perdre une partie de leur identité. Et c'est là que le risque de dévia­tion devient grave, quand l'engagement et la confiance absolue conduisent à ne pas se soigner, à couper les liens avec la famille, à donner tout l'argent dont on dispose. L'intervention des pouvoirs publics s'impose quand l'en­gagement conduit à une dépendance psychologique qu'exploitent des dirigeants à leur propre profit.
« Les décisions judiciaires rendues ces dernières années montrent bien que nombre d'entre eux se rendent coupables de délits, pouvant aller de la tromperie ou de la fraude aux mauvais traitements, aux coups et blessures et à la séquestration.
«. De surcroît, les informations fournies à la Commission et les témoignages qu'elle a reçus ne laissent pas de doute sur le (ait que les affaires révélées par la justice ne rendent compte que d'une partie des dangers que font courir les sectes, qui sont en fait à la fois plus nombreux, plus étendus et plus graves. « L'État ne peut, à l'évidence, laisser se développer en son sein ce qui, à beau­coup d'égards, s'apparente à un véritable fléau. Rester passif serait en effet, non seulement irresponsable à l'égard des personnes touchées ou susceptibles de l'être, mais dangereux pour les principes démocratiques sur lesquels est fondée notre République. [...]»
(Les Sectes en France, rapport parlementaire, Éditions Patrick Banon, 1996.)

Rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS)
En 1998, une Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS) est créée qui, comme son nom l'indique, doit conseiller le gouvernement dans ce domaine ; elle rend compte de ses travaux le 7 février 2000. Danièle Hervieu-Léger souligne que ce rapport « s'efforce de découpler la question de l'organisation sectaire (avec tous les risques qu'elle comporte pour la société et pour les individus) et celle de la qualification religieuse des groupes. Le problème n'est plus de localiser et de désigner les groupes religieux nocifs, mais de caractériser une forme d'association qui entre en contradiction avec les normes et les valeurs d'une société démocratique ». (...)

vendredi 30 novembre 1990

La Laïcité - Daniel Beresniak

(...) Les ouvrages de l'Ecole laïque à ses débuts cherchent plus à instruire et à édifier qu'à plaire. Le bien prime le beau. Cela est dit ouvertement 26. Le bien (dans le sens, surtout, de l'utile), prime le vrai aussi. Cela n'est pas dit, mais les héritiers du positivisme pensent que les sciences physiques, royaume du vrai, apporteront à l'enfant : "de saines habitudes intellectuelles, dont profitera sa pratique morale"27. Ainsi, la "foi" laïque est bien conforme à la sensibilité chrétienne (tendance janséniste) pour qui le beau est suspect;
Ce sont les pédagogues qui forceront les penseurs laï­ques à admettre qu'il est positif d'être attrayant et de s'intéresser à l'Art
I L'évolution de la morale laïque montre le passage d'une ! idéologie de combat à une carence idéologique. L'idéolo­gie des débuts de la Ille République laïcise les valeurs chrétiennes traditionnelles et installe une mythologie qui consolidera la République et favorisera l'essor industriel. Mais les événements ébranlent les bonnes vieilles certitu­des. Aujourd'hui, les laïques n'osent plus pontifier et savent qu' il ne peuvent plus se référer au "progrès", à la "science", à la "raison". Ces mots ont perdu leur force "magique". Ils n'apportent plus "les réponses". Ils sont, au contraire, objets de questionnement.
.Or, cette carence idéologique qui entraîne un compor-tementhésitantetrecroqueville lalaïcité dans une neutra­lité passive est la conséquence d'une confusion ; la "foi" laïque des Pères fondateurs de la République érigeait des valeurs contingentes (raison, science, progrès, patrie), en valeurs éternelles et universelles. Ils sont ainsi devenus dogmatiques et ont forgé des idoles pour en remplacer d'autres. Ils ont oublié le sens de l'idée laïque qui est essentiellement anti-idolâtre. Le sens traditionnel et uni­versel s'est enlisé dans des significations circonstancielles. En réalité, la laïcité n'a pas à douter d'elle-même, mais seulement à remettre en cause cette confusion et à remon­ter vers la plénitude du sens qui est un réseau complexe de significations fondées sur la primauté de l'individu et le libre examen. Au plan de l'action, la laïcité assume la plénitude de son sens lorsqu'elle travaille (et combat) à faire entrer dans les institutions tout ce qui permet à l'individu (unique, exceptionnel et pour cela, égal de tous les autres ), de choisir sa destinée et de la construire. La morale laïque adaptée à notre temps s'articule autour d'une valeur éternelle : le devenir. Cela implique le refus d'un présent éternel, d'une histoire qui s'arrêterait dès lors qu'un modèle de société serait installé. Cette morale fonde donc la liberté et la dignité, notions indissociables, sur la croissance et la diversification du possible. Le com­bat à mener ne sera jamais entièrement gagné, car son but est de rendre l'individu de plus en plus libre, de faire en sorte qu'il ait de moins en moins à subir des pressions extérieures à sa propre volonté. (...)

26. cf.• Emile Druckheim-L'éducation morale 18 leçons (p314-Akan, 1925 : "si l'Art joue un rôle dans l'éducation morale, ce rôle est tout négatif"
27.Lbihem,p315

L'idée laïque - Daniel Beresniak

L'idée laïque précède de loin le mot laïcité. Elle associe deux idées :
1. Tout homme a le droit (ou le devoir) de choisir son ou ses dieux et de pratiquer les cérémonies qui lui plaisent, dans la mesure où il ne dérange pas les autres et ne porte pas préjudice à la tranquillité publique.
2. Le savoir s'acquiert par un effort personnel et nul ne le possède en totalité. Donc, nul n'est qualifié pour se prétendre psychopompe (conducteur des âmes). Aucune autorité, aucune institution n'est qualifiée pour dire ce qui est vrai.
(...)
L'idée laïque peut être le contrepoison utile à l'espèce humaine contre la régression de la conscience, le fanatisme, le dogmatisme, le totalitarisme, si elle est défendue et développée par des hommes dont le comportement n'a plus rien de clérical.
Il ne s'agit pas d'être anticlérical, c'est-à-dire clérical à l'envers. Il s'agit bien de ne rien avoir de clérical dans son comportement. Cela signifie honorer le bien et le vrai sans jamais idolâtrer quoi que ce soit ni qui que ce soit. (...) C'est entretenir le « possible », c'est-à-dire savoir que seules sont éternelles les questions, et que toute définition n'est autre que l'écorce à découvrir.
(...)
L'idée laïque est à faire surgir à l'intérieur de chacun. Elle régule la tension entretenue entre
les pulsions contradictoires.
La laïcité s'apprend comme une manière de vivre, comme une tournure d'esprit.
Elle invite les individus à comprendre les idéologies au lieu d'en choisir une - et ainsi à
élargir sa conscience.
L'introspection, l'exploration du « moi » permettent une communication avec « l'autre » qui
ne se confond pas avec une négociation entre deux forces contraintes d'établir un compromis.
(...)
La laïcité ne dit à personne : reniez vos racines, conformez-vous à un modèle abstrait.
Elle dit à chacun : allez plus loin, voyagez en vous-même, produisez du sens, créez !

mercredi 31 octobre 1990

L'école entre société et cité - Essai de décomposition du concept de laïcité

Catherine KINTZLER
professeur de philosophie, auteur de "Condorcet, l'Instruction publique et la naissance du citoyen" Folio-essai, 1987.

Trois composantes se conjuguent pour former le concept de laïcité ; la première s'applique à la société civile et la seconde à la puissance publique. Seule la troisième, qui s'applique à l'école républicaine, est problématique et suppose, pour être fondée, que l'on sorte du champ strictement juridique. Penser une école laïque, ce n'est pas penser un simple lieu de tolé­rance, mais un lieu autant que possible soustrait à la société civile ; c'est alors à une théorie de ce qui se fait à l'école - théorie qui engage à la fois la question du savoir et un concept de l'autorité - que l'on se trouve renvoyé.
La société civile est laïque. Cela veut dire qu'elle est le lieu de la coexistence des libertés. On peut appeler cela tolérance. Personne n'est tenu d'avoir une religion plutôt qu'aucune, per­sonne n'est tenu d'avoir une religion plutôt qu'une autre, personne enfin n'est tenu de n'avoir aucune religion. Une telle tolérance n'est possible que si un droit commun règle la coexistence des libertés ; il est nécessaire que les choses relatives à la croyance et à l'incroyance demeurent {privées. Elles ne deviendront affaire publique que si elles sont à l'origine d'un délit ou d'un crime relevant du droit commun. Ainsi, c'est le silence et la négativité de la loi qui règlent la tolérance civile, qui la rendent possible. Par exemple, on interdit les sacrifices humains non pas parce qu'ils peuvent être des signes religieux, mais parce que le meurtre, en général, est interdit. Voilà pour la version faible de la laïcité, vue du côté de la société civile.
Ce premier concept en réclame un second, plus fort el plus fondamental : c'est la laïcité vue du côté de la puissance publique.
La puissance publique est garante de la tolé­rance civile : c'est justement pour cette rai­son qu'on ne peut pas lui appliquer cette même tolérance. On ne peut pas accorder à la puissance publique le droit de jouir de la liberté religieuse dont jouissent les citoyens. En effet, si l'État et ses représentant avaient le droit de manifester une ou des croyances, ils feraient de cette ou de ces croyances une affaire publique. Par exemple, si les Minis­tres pouvaient afficher publiquement leurs cultes (c'est une hypothèse d'école, bien entendu, tout le monde sait que cela ne leur arrive jamais...) ce geste reviendrait à accré­diter officiellement une ou des religions, à violer un domaine qui doit rester privé. Donc, la puissance publique est tenue il la réserve, précisément pour que la société civile puisse jouir de la tolérance2.

A présent, nous avons deux idées : liberté privée du côté de la société civile, réserve du côté de la puissance publique. La seconde idée, plus contraignante, est condition de la première. On ne peut pas dissocier ces deux idées, mais on ne peut pas non plus les con­fondre. Les confondre, ce serait dans tous les cas de la combinatoire abolir la liberté de croire ou de ne pas croire. En effet, récla­mer de la société civile qu'elle observe la réserve imposée à la puissance publique reviendrait à interdire toute manifestation reli­gieuse. Inversement, étendre à la puissance publique ta tolérance qui doit régner dans la société civile reviendrait à faire de l'État et de ses agents des instruments de propagande religieuse.
Or un troisième concept, plus problémati­que, plus élaboré et plus fondamental appa­raît à travers la question de l'école. Le pro­blème peut se formuler ainsi : les deux prémiers concepts sont-ils suffisants pour pen­ser la lacité de l'école ? La réponse est non. Ils sont nécessaires, mais ils ne sont pas suffisants.
L'école publique est un organe de l'État. A ce titre, bien entendu, elle est réglée par le principe de la réserve. Mais une difficulté apparaît : ce principe s'applique au person­nel, en particulier aux maîtres, aux profes­seurs. Et les élèves ? Peuvent-ils jouir de la liberté civile en matière religieuse ? Des demi-habiles disent : oui, il n'y a pas de rai­son... Demi-habiles, parce que c'est croire qu'avec deux concepts, on a épuisé la ques­tion, on est dispensé de penser plus loin.
En tout état de cause, on voit que la laïcité scolaire se présente sous forme deprob/ème. Le clivage entre maîtres et élèves épouse-t-il le clivage entre fonctionnaire et administré, épouse-t-il le clivage entre la puissance publi­que et la société civile ? L'élève est-il, dans son rapport au maître, comparable au citoyen dans ses rapports avec l'administration publi­que ? Je pense que la réponse est non ; mais pour pouvoir répondre non, il faut construire une théorie, et c'est ici qu'intervient le troi­sième concept.
Cela revient en réalité à se demander ce qu'est un élève et ce qu'est un maître. Cela revient à se demander pourquoi l'élève est inclus dans l'espace scolaire. Autrement dit, pour soutenir ce concept ultime de la laïcité, il faut démontrer qu'on ne va pas à l'école comme on se rend à la mairie ou à la percep­tion, ou encore que l'école n'est pas un ser­vice. L'élève n'est pas d'un côté du guichet et le maître de l'autre. Pour définir le con­cept de laïcité scolaire, il ne suffit pas de s'en tenir à une forme juridique : il faut tenir compte de ce qui se fait à l'école, c'est-à-dire de l'instruction.
La construction du concept de laïcité sco­laire suppose qu'on s'efforce de répondre à la question : pourquoi l'école publique doit-elle être soustraite à la société civile ? n existe des réponses juridiques, mais elles demeurent partielles ; la réponse la plus fondamentale ne l'est pas.
Voyons d'abord les raisons juridiques. La première, c'est que l'école est obligatoire. Or les élèves qui fréquentent l'école publique n'ont pas choisi leurs camarades, et c'est d'ailleurs à ce titre que l'école est un lieu d'intégration et d'égalité. Tolérer une mani­festation religieuse de la part des uns, c'est l'imposer aux autres qui ne peuvent s'y sous-
traire. Quand quelqu'un arbore dans la rue ou dans le métro un signe religieux que je désavoue, cela ne peut me gêner en aucune manière : personne ne m'oblige à rester là. Mais les élèves sont astreints à la co- présence ; ou alors, il faudrait mettre ensem­ble ceux qui portent une croix et les séparer, faire la même chose avec ceux qui portent une kippa, avec celles qui portent un voile, etc. Outre qu'on n'en aurait jamais fini 3, outre que cela revient à rejeter totalement celui qui n'affiche aucune croyance, cela porte un nom : la ségrégation. Ce serait transformer l'école publique en une multitude d'écoles pri­vées particularistes, fondées sur le principe de la séparation entre les communautés. Donc, pour que personne ne puisse se plaindre d'avoir été contraint de subir une manifestation qu'il désapprouve, et pour qu'il n'y ait aucune ségrégation, il faut interdire le port des signes d'appartenance politique et reli­gieuse à l'école publique 4.
Parallèlement, l'existence d'un réseau sco­laire privé, simplement soumis au droit com­mun, est indispensable : si l'école est obli-j gatoire, on ne peut interdire à ceux qui privilégient une forme particulière d'éducation de prétende à une école conforme à leurs vœux. 'Ces derniers ne peuvent alors se plaindre de la rigueur exigée à l'école publique puisqu'ils peuvent toujours envoyer leurs enfants dans le privé. Mais, pour maintenir un minimum d'homogénéité, il convient de soumettre ce réseau à un système d'examen nationaux.
La seconde raison juridique est que les élè­ves, pour la plupart, sont des mineurs, et que leur jugement n'est pas formé. Ceux qui pré­tendent qu'ils doivent bénéficier de la liberté dont jouissent les citoyens avancent une monstruosité. Ils supposent en effet que les élèves disposent d'une autonomie qu'ils n'ont pas encore conquise : on devrait donc leur asséner le poids de la liberté avant de leur en avoir donné la maîtrise, en supposant qu'ils trouvent spontanément en eux la force suffi­sante pour préserver cette autonomie. Faire défiler les groupes de pression devant les élè­ves (car c'est à cela que se réduit la « nou­velle laïcité ouverte » : on présente des « opi­nions », et on dit ensuite, débrouillez-vous, nous, nous restons « pluralistes », Darwin contre la Bible par exemple, à vous de juger...), c'est se tromper sur la liberté de l'enfant, car la liberté dépend de la puissance de chacun à se préserver de l'oppression et de l'aveuglement. Aucun homme de bon sens ne songerait à demander à un enfant une tâche au-dessus de ses forces : c'est pourtant ce quefont les tenants de la » laïcité ouverte » - les mêmes se plaigent, par ailleurs, des program­mes surchargés.
Mais ce n'est pas seulement pour des rai­sons juridiques que l'espace scolaire doit être soustrait à la société civiie et à toutes ses fluctuations5. L'école doit échapper à l'empire de l'opinion pour des raisons qui tiennent à sa nature essentielle, c'est-à-dire à ce qui s'y fait. Il faut donc en venir à la question du savoir : l'école a pour impératif de rester laïque et d'exiger la réserve de tous ceux qui s'y trouvent en vertu de la nature même de ce qui s'y transmet et de ce qui s'y construit. L'examen de ce qui se fait à l'école renvoie non seulement à la question du savoir, mais aussi à la question de l'autorité.
L'école est un espace où l'on s'instruit des raisons des choses, des raisons des discours,
des raisons des actes et des raisons des pensées. On s'en instruit pour acquérir la force et la puissance, je veux dire celles qui permcttenl de se passer de guide et de maître. Du reste il n'y a de véritable force que celle-là, qui me permet d'échapper à la dépen­dance. Et cela ne peut se faire qu'en se sous­trayant d'abord aux forces qui font obstacle à cette conquête de l'autonomie. Il faut échap­per à la force de l'opinion, échapper à la demande d'adaptation, échapper aux données sociales pour construire sa propre force. L'école n'a donc pas pour tâche première d'ouvrir l'enfant à un monde qui ne l'entoure que trop : eile doit lui découvrir ce que ce
monde lui cache. Il ne s'agit pas d'adapter ni d'épanouir, mais d'émanciper. De plus, l'école doit offrir à tout enfant le luxe d'une double vie : l'école à l'abri des parents, la maison à l'abri du maître.
Or ce mouvement de détour, ce mouvement de retrait nécessaire à l'émancipation, sup­pose une rupture avec les données sociales, avec ce qui se présente sous l'autorité du simple fait. Pour s'intégrer à l'humanité, il faut s'arracher un moment à la société. Et ce détour ne peut s'accomplir - cela fait 2500 ans qu'on sait cela, qu'on en a l'expérience - que par un circuit, je prends le mot de « circuit » (exprès pour désigner le savoir encyclopédique 6. Le savoir encyclopédique est au-delà à la fois de l'élève et du maître, c'est un savoir auquel ils sont tous deux ren­voyés : le maître, qui en sait plus, est là pour y conduire l'élève qui ne sait pas encore ; le maître n'est donc pas là pour exercer sa pro­pre autorité, ni celle de personne d'autre, pas même celle de la loi.
Fruit des efforts de l'humanité, le savoir encyclopédique s'impose à l'humanité par sa seule force : il n'a besoin d'aucune armée, il ne parle au nom de personne, et ne recourt à aucun dieu. C'est tout le contraire des savoirs sociaux et des habitudes sociales, qui tiennent leur autorité de l'ordre du fait, et non ; de l'ordre de la raison. Le savoir encyclopé-jdique, en revanche, ne connaît pas d'autre j autorité que celle de la raison et de l'expérience raisonnée : parce qu'il se fonde sur une autorité que je trouve en moi-même au fur el à mesure que je me l'approprie, que je le comprends et que je le parcours, il est par lui-même liberté. Un enfant qui a compris pour­quoi deux et deux font quatre est l'auteur de sa propre pensée, et Pylhagore lui-même ne saurait être plus souverain.
Voilà pourquoi l'élève est inclus dans l'espace scolaire, dans un espace qui n'a d'autre fin que de le mettre en état de pren­dre possession de sa propre autorité, en le soumettant paradoxalement à la contrainte de comprendre et de voir les raisons. Voilà aussi pourquoi, de toutes les écoles, c'est l'école publique laïque qui est la plus libre.
On ne va pas à l'école comme on va consommer un service » : on y est pleinement engagé, dans son rapport à la liberté. Donc la laïcité de l'école requiert des idées plus hautes qu'une simple forme juridique. Elle consiste à écarter tout ce qui est susceptible d'entraver le principe du libre examen, tout ce qui peut faire obstacle au sérieux de la libération par la pensée. Il est clair que celui qui arrive en déclarant ostensiblement, d'une manière ou d'une autre, qu'il n'y a pour lui qu'un livre, qu'une parole, et que le vrai est affaire de révélation, celui-là se retranche de facto d'un univers où il y a des livres, des paroles, d'un univers où le vrai est affaire d'examen. Il faut donc commencer par le libé­rer : qu'il renoue ensuite, s'il le souhaite, avec sa croyance, mais qu'il le fasse lui-même, par conclusion, et non par soumission.
Une telle école a pour fin d'élever l'élève pour le saisir d'une forme d'autorité dont cha­cun est le siège ; c'est la raison pour laquelle elle est volontiers décriée et haïe de ceux qui tiennent leur autorité de tout ce qui se pré­sente comme une donnée non productive ou non admissible par la raison. Les noms de ces différentes autorités de fait varient, « la société », « l'économie", « la tribu », "la race", « la religion », " la communauté " : en général, pour faire obstacle à la seule auto­rité légitime, celle que je trouve en moi-même par le travail raisonné, on fait toujours appel à des dieux. Tous ceux qui exercent le pou­voir au nom de l'un de ces dieux se méfient de l'école.
On constate alors qu'une réflexion sur le concept d'école ne peut pas faire l'économie d'une pensée politique, puisque la notion d'autorité s'y révèle comme fondamentale. Cette pensée de l'école, qui nous contraint à envisager une forme d'autorité reconnue par chacun parce que chacun en est l'auteur, n'est autre qu'une théorie de la souveraineté: Elle conduit à se reposer la question inaugurale de la philosophie : de quel droit une décision peut-elle exiger la soumission ? de quel droit un homme, ou un groupe d'hommes, peut-il taire la loi ?
Dès que la question est ainsi formulée, le problème politique est posé en termes de vérité et d'erreur, et non en termes de volonté ! ou de fait. Aucune volonté, fût-elle celle du j groupe unanime, fût-elle celle d'un dieu, n'est en droit, par sa nature, de s'imposer à moi : la seule autorité est celle de ce en quoi je reconnais des raisons - elle est donc, finale­ment, en moi-même, à condition que je con­sente aussi à me défaire de ma propre spon­tanéité qui est aliénation.
L'école publique préfigure justement une cité qui ose s'arracher à l'argument de la volonté et à la pesanteur des faits. Elle pro­pose et indique un authentique lieu politique.un lieu où l'autorité est celle du vrai, ou plu­tôt - puisque le vrai n'est le privilège d'aucunetranscendance et qu'il n'est déposé dans aucunmétalangage - où l'autorité repose sur l'effort constamment effectué pour se garder del'erreur, pour s'entourer de toutes les garan­ties humainement accessibles contre l'erreur, fOr de telles garanties supposent un espaced'examen, un espace où l'effort d'examen soitmené au-delà des appels à la cohésion socialeet aux autorités de fait. Par sa nature, ceteffort est immanent à l'humanité : personnene peut en être exclu. Par sa nature aussi, cet effort transcende la société : personne ne peut se prévaloir d'une appartenance pour s'arro­ger le droit d'y parler plus haut qu'un autre.Par sa nature enfin, il suppose que l'erreur est décelable et que toutes les thèses ne se valent pas : le relativisme lui fait horreur autant que l'autoritarisme. C'est pourquoi l'école, si on consent à la penser jusqu'au bout, doit présenter les propriétés paradoxa­les d'une cité : elle réunit des égaux dans un effort conjoint — et non plus "commun" puisque chacun est sollicité singulièrement.Mais cette réunion et cette conjonction, loin d'égaliser les opinions, se donnent pour objet l'idée claire ci distincte, seule forme pleine de la liberté.
1 - Cet article est une version remaniée de l'article • Aux fondements de la laïcité scolaire •, paru dans Les Temps modernes n° 527, juin 1990.
2 - L'articulation entre les deux concepts est déjà en grande partie pensée par Locke dans la lettre sur la tolérance
3 - Car on ne peut prétendre épuiser la liste de toutes les croyances, à moins de s'en tenir à une liste offi­cielle : mais il y aurait alors, de la part de la puissance publique, un acte de reconnaissance de certaines religions accréditées, ce qui est contraire aux deux premiers concepts ci-dessus développés, et ce qui est du reste contraire à la loi de 1905 qui déclare « La République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte ».
4 - El cela de façon générale : cela fait l'objet d'un règlement national. L'idée de soumettre ce genre de réglementation à l'appréciation des établissements consiste à considérer qu'il peut exister des écoles publi­ques où la ségrégation religieuse et où la contrainte de subir des manifestations religieuses sont licites.
5 - Soustrait autant que possible, car i! est effectivement impossible d'y parvenir : ce n'est pourtant pas une raison pour renforcer l'emprise de l'opinion et l'immersion sociale de l'école par des mesures qui encouragent expressément l'introduction des forces de la société civile. Le rôle de la loi n'est pas d'aller dans le sens de la force des choses.
6 -11 va de soi que c'est le concept d'encyclopédie qui est ici utilisé, c'est-à-dire l'idée d'un système rai- j sonné des connaissances. L'école est rendue possible précisément par la construction d'un tel système, , qui s'efforce d'ordonner toute connaissance de l'élémentaire au dérivé. Il est donc illégitime de s'en pren­dre, comme on l'entend trop souvent, à !'• encyclopédisme » scolaire. Bien au contraire, pour en finir aveu l'empilement sans principe des connaissances, le bric-à-brac dont souffrent les programmes scolai­res, il serait urgent de revenir à l'idée encyclopétique elle-même : informer n'est pas instruire.

jeudi 26 octobre 1989

Le tchador est toujours debout - François Pouillon

François Pouillon
Anthropologue, maître de conférences à l'École des hautes études en ciences sociales (EHESS)

Dans le jeu un peu théâtral de guerre scolaire provoquée par l'affaire du « foulard islamique », il semble j que les acteurs aient décidément échangé leurs rôles : ce sont cette fois les intégristes qui invoquent la liberté, tandis que les tenants du pluralisme laïque, suspectés d'exercer une infâme répression, expriment un embarras coupable. L'inquiétude s'accroît encore quand on entend un représentant du Front national pérorer contre toutes les calottes. Gageons qu'il s'agit là d'un libéralisme de circonstance, qui n'apparaît pas moins emprunté que les appels à la liberté auxquels se dent, très habilement, le père des fillettes de Creil.
Il est évident que toutes les croyances raisonnables doivent être admises à l'école. Mais on doit se demander pourquoi une injonction aussi intangible de l'islam fait aujourd'hui problème : aujourd'hui seulement, alors que l'école républicaine gère des élèves musulmans depuis
au moins un siècle. C'est que la question ne relève pas du droit mais de l'Histoire. Et cette affaire doit être replacée dans un champ plus large, celui des mouve­ments qui travaillent le monde islamique depuis quelque temps. Il ne touche pas seulement la France mais tous les Etats de droit positif au Maghreb (ou dans la Turquie post-kémaliste), où l'islam, un certain type d'islam, tente d'imposer une réglementation inspirée du droit divin. C'est dans ce contexte sociopolitique que l'on peut saisir la logique où s'inscrit la question, manifestement récur­rente, du voile. C~ - - )

Mais ce qui était restauré ainsi, c'était un des principescanoniques de l'islam, qui institue une stricte séparationentre les sexes et ordonne de cantonner les filles dansun espace à part, à la fois interdit et sacré - traductionlittérale du terme arabe de haram (dont nous tirons notreharem): exclues des espaces publics où elles pourraientrencontrer des hommes sans contrôle, leur vie sociale,hors de la famille, devait être enclose dans un espaceexclusivement féminin. Le refus de la mixité, de l'auto­nomie des filles, tel est donc l'horizon culturel de la jquestion du port du voile. j
C'est également cette logique qui sous-tend l'action actuelle des parents d'élèves. Avec une inflexion défen­sive, adaptée à la lutte en terre infidèle, de la démarche j qui invoque exclusivement la liberté de culture. Mais I la revendication se place dans un projet politique, formulé j maintes fois dans des termes tout à fait explicites : faire j avancer dans la société les saints règlements de l'islam, j Les directeurs d'école, qui ont l'habitude de gérer des règlements collectifs, se sont sentis concernés. Et ils n'ont pas tort.
Quelle est l'argumentation des religieux? Liberté de conscience et de conviction, dit le père et, après lui, le cœur des dignitaires de tous bords. Est-ce pourtant la conviction personnelle d'une bien digne demoiselle que l'on défend ? Il semble que l'on ait plutôt affaire à une possibilité d'affirmation collective, publique et même ostentatoire, d'une loi communautaire. („ , _ )
Dans ce contexte, la pratique du voile n'est pas, comme on le voit, un élément de mode vestimentaire sans grande portée. Le projet est surtout de (re)mettre les filles sous la loi d'une communauté. Quoi que braillent les représentants du Front national, la France n'est pas menacée d'islamisation. Il n'en est pas de même pour la «communauté» des musulmans qui y résident. Des groupes militants très actifs cherchent, derrière des reven­dications-prétextes, à établir leur hégémonie sur une popu­lation éminemment diverse: où rares sont sans doute ceux qui abjurent positivement l'islam, mais où l'on trouve toute une gamme de laïcs débonnaires, de croyants libéraux, d'humanistes intransigeants et de vrais intégristes. Le père des fillettes, apparu à la télévision, fait assurément partie de ceux-là. Tel est, à notre sens, l'enjeu ultime de
cette affaire: un défi jeté aux autorités académiques, mais qui vise au fond à mettre sous contrôle intégriste les musulmans de France.
Dans cet affrontement, les représentants des insti­tutions républicaines doivent savoir qu'ils assument une responsabilité vis-à-vis d'une population plus hétérogène qu'un regard lointain, finalement raciste, se plaît à le penser. Renoncer à relever ce défi conduirait à l'aban­donner, au nom d'un indigne amalgame, entre les mains d'extrémistes très intéressés d'acquérir, sous le couvert d'une liberté dont ils n'ont cure, un pouvoir hégémo­nique sur la communauté. On ne doit pas espérer pour autant faire l'économie d'un affrontement: Munich déri­soire, cette reculade constituerait assurément une victoire pour ces groupes militants qui gagneraient ainsi en crédibilité et en autorité. On ne sera pas débarrassé du problème : on n'aura fait'que de le déplacer. L'exemple du Maghreb nous permet de prévoir que la question portera sur la mixité dans les classes, sur les interruptions des cours aux heures de prières, etc. De nombreux établis­sements français ont des populations importantes de musulmans. II faut respecter leurs croyances. Mais il faut surtout faire respecter en leur sein une diversité et un pluralisme qu'ils ne trouvent plus guère, désormais, dans leur pays d'origine. Capituler sur ce point serait une sale affaire, pour les musulmans eux-mêmes, qui sont nombreux à attendre qu'on leur applique enfin, et pour de vrai, les idéaux de la république.
26 octobre 1989