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Ce blog contient un recueil de textes (1) qui nous ont paru intéressants dans le cadre des réflexions sur la question "Europe et laïcité".
Ce recueil de textes sera enrichi au cours de nos travaux.
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mardi 6 janvier 2004

Le voile - Ce qui a changé entre 1989 et 2004

Jeudi 22 janvier 2004, le Conseil d'État, qui s'est réuni en assemblée générale, a donné un avis favorable au projet de loi interdisant des tenues et signes ostensibles d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, présenté par le gouvernement en application du principe de laïcité. En 1989; saisi d'une demande d'avis sur l'état du droit en la matière par le ministre de l'Éducation nationale, le Conseil d'État avait, également en assemblée générale, considéré que le voile n'était pas en lui-même un signe ostentatoire susceptible d'inter­diction générale et absolue.
Qu'est-ce qui a changé en quinze ans? En 1989, le Conseil d'État avait dû rappeler à ceux qui, dans notre société, s'indignaient de l'irruption dans nos écoles de jeunes filles vêtues d'un voile, que la liberté de conscience était au fondement de la laïcité et qu'en l'occurrence.
ce droit ne pouvait leur être retiré. En 2003, dans le cadre de la commission Stasi, au fil des nombreuses auditions que nous avons conduites, nous avons dû constater que. si le voile restait pour certaines un signe individuel d'appar­tenance librement choisi, il était devenu pour d'autres
— plus nombreuses que les chiffres officiels ne l'indiquent
- un choix fait sous la contrainte, ou un moyen de pression sur des jeunes filles qui ne souhaitent pas le porter et qui constituent une très large majorité.
Or, dans notre tradition laïque, l'État est le protecteur du libre exercice par chacun de sa liberté de conscience, de son expression ou de sa non-expression. Il se doit d'intervenir quand elle est menacée. Les jeunes filles non voilées et celles qui n'ont pas fait leur choix libre­ment n'ont pas moins que les autres le droit à leur liberté de conscience.
L'espace scolaire est aussi un espace particulier, lieu de formation des esprits, de transmission des savoirs et des expériences, d'apprentissage de la vie en commun et de la citoyenneté. Il rassemble une majorité d'enfants mineurs qui doivent faire l'objet d'une protection spécifique.
En 1989, l'avis du Conseil d'État découlait du droit existant, notamment de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État et des lois relatives à l'organisation de l'Éducation nationale, particulièrement de l'article 10 de la loi du 10 juillet 1989 afférent à la liberté d'expres­sion des élèves. Depuis, la situation dans les établisse­ments scolaires, comme dans l'ensemble de la société, a changé. Le droit aussi a évolué, affirmant plus haut qu'auparavant l'égalité entre la femme et l'homme comme un principe essentiel, ainsi qu'en témoigne la révision «institutionnelle du 8 juillet 1999, relative à cette égalité.
Eu égard à cette situation nouvelle, le pouvoir politique a décidé de changer la législation en vigueur, en reprenant l'une des propositions de notre commission: interdire les tenues et signes ostensibles d'appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics.
Le Conseil d'État, en donnant son aval au texte du Hojet de loi, a signifié qu'il le considère comme conforme à la Constitution et aux conventions internationales enga­geant la France. S'il est voté par le Parlement, ce projet le loi, appuyé sur l'avis du Conseil d'État, aura une effectivité immédiate.

* Marceau Long, vice-président honoraire du Conseil d'État.
** Patrick Wcil, direcreur de recherche au CNRS,
Tous deux ont été membres de la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité.

lundi 23 juin 2003

Sous le foulard, l'intégrisme

Hanifa Cherifi
Médiatrice de l'EN
(...) « Au bout d'une observation de terrain de neuf ans, nous constatons que le voile amène les femmes à se référer , à un statut dicté par la religion et non par les lois j civiques. » Interviewée dans L'Humanité du 30 avril, à la question, «Quelles sont vos impressions sur les jeunes filles qui portent le voile?», elle répond: «J'ai en face de moi des jeunes filles sûres d'elles et nullement désorientées. Elles connaissent [...] par cœur l'avis du Conseil d'État [...]. J'ai découvert l'existence d'un véritable réseau de soutien à ces élèves, composé de juristes, d'étu­diants, de prédicateurs organisés dans des associations islamiques connues, telles que l'UOIF (Union des organi­sations islamiques de France)... » Plus loin, elle dit: «Le voile est bien plus qu'une tenue vestimentaire. Il renvoie à une restriction de la mixité, de la liberté individuelle, et met à mal l'égalité des sexes. Il faut donc s'interroger sur la signification du voile avant de se demander si c'est le libre choix des femmes de le revêtir ou pas.» C'est exactement l'appréciation que portent la majorité des proviseurs, principaux et adjoints confrontés au phéno­mène ces dernières années. D'autres signes religieux osten­tatoires font leur apparition et les demandes d'exercice de pratiques religieuses à l'intérieur de l'école se font de plus en plus pressantes (...).

Philippe Guittet (SNPDEN).

mardi 6 mai 2003

Contre tout signe religieux à l'école

Catherine Kîntzler, Pierre-André Taguicff, Bernard Tepe, Michèle Tribalat *

Lorsque la première «affaire du voile islamique» a éclaté en 1989, les belles âmes ont prêché la tolérance: couvert par une aveugle bienveillance, le phénomène était voué il .s'éteindre de lui-même. Kt puis, pouvait-on imaginer une figure plus parfaite de la victime qu'une jeune fille voilée? Gomment la rigueur universaliste républicaine pouvait-elle oser s'en prendre a elle, fille d'immigré musulman, banlieusarde, asservie? La culpa­bilité post-colonialiste des beaux quartiers l'a ainsi laissée à sa condition d'intouchable; elle a consenti du même coup à exposer la musulmane non voilée à des persé­cutions bien réelles.
Loin de s'atténuer, le phénomène s'est au contraire développé. Encouragé par un laisser-fairc qui vaut cffectivement reconnaissance de l'obligation d'appartenance, il a déclenché une exaspération des antagonismes religieux exprimés il l'école publique.
Quand bien même le port du voile à l'école publique serait réductible à la manifestation d'une opinion reli­gieuse issue d'un «choix personnel», il n'en serait pas moins condamnable - de même que le port de la croix ou de la kippa -, mais coût le monde peut constater qu'il excède largement ectte dimension. Brandi parfois comme signe politique (comme l'ont montré les récents événe­ments au collège de Savigny-!e-Templc), il signe l'enfer­mement de la femme dans une communauté de repli. Sous prétexte de la « protéger • en la couvrant, il la dépouille de toute qualité en la réduisant à une particularité qu'elle n'a pas choisie: contrairement aux apparences, il s'agit bien d'une mise à nu, d'une dêpossession de soi.
Mais cet enfermement et cette dêpossession visent aussi bien les filles que les garçons. Ramenant les unes a la stricte condition d'épousables sur hori/on de mariages arrangés, interdisant aux uns de jeter les yeux sur elles, disant aux autres « elles vous sont réservées -, le port du voile disqualifie a priori tout rapport entre les sexes qui ne serait pas réductible à un pur échange social réglé autoritairement de l'extérieur; il annule toute prétention à la qualité personnelle et fait de la condition sociale le tout de la destination humaine. Il fait prévaloir l'emprise d'une appartenance culturelle exclusive, marque d'une identité collective dont le statut et le sens demeurent pour le moins ambigus (entre religieux et politique). Les partisans du voile font sonner bien fort leur attachement à la citoyenneté et à la liberté, mais c'est
pour mieux nier l'utilité d'une école républicaine mixte fondée sur le dépassement des données sociales par le développement acquis des talents personnels; ils savent s'appuyer sur les carénées de la législation actuelle pour mettre en échec la démarche courageuse d'ensei­gnants, de chefs d'établissement ou de parents d'élèves qui entendent faire respecter ces principes dans leur établissement.
Opposés au port du voile islamique à l'école publique, nous avons longtemps hésité à réclamer une loi, pensant que ce serait trop que de légiférer sur une matière qui pouvait apparaître comme particulière. Il aurait en effet été suffisant de rester ferme sur les principes dès le début. Mais, nourrie par les illusions multiculturalistes, la tolérance funeste (installée notamment par la loi de 1989 et les arrêts du Conseil d'État) qui règne depuis trop longtemps sur ce point pose maintenant, à travers le statut des femmes et au-delà de lui, la question générale de la reconnaissance d'une obligation d'appar­tenance. Le principe est que l'école doit Être soustraite à la pression de tout groupe politico-religieux quel qu'il soit. Il est grand temps de songer à assurer la liberté de conscience aussi pour ceux qui ne souhaitent afficher aucune "identité- particulière. La conviction religieuse, puisqu'elle est de l'ordre de la liberté, ne peut pas se manifester comme un absolu (ou une norme non négo­ciable) a l'école publique- lieu décisif où la liberté du citoyen se forme -, a fortiori elle ne peut certainement pas s'y signaler par une mainmise sur une portion de la population au nom de rôles sexuels autoritairement réglés. Interdire par la loi tout signe religieux à l'école publique et tout signe de discrimination, c'est clairemcnc signifier que personne n'est tenu de se définir a priori par une appartenance.
6 mai 2003


Catherine Kintzler est professeur de philosophie a l'université Lille III; Pierre-André Taguieff philosophe, directeur de recherche au CNRS; Bernard Tepe, président de l'union des familles laïques (Ufal}; Michèle Tribalat, directrice de recherche à l'Institut national d'études démo­graphiques (Ined).

mercredi 1 janvier 2003

Fillettes en pays musulman

Ce qui est considéré, aujourd'hui, dans les pays démocratiques, comme de la pédophilie, non seulement n'est pas considéré comme de la pédophilie dans tous les pays musulmans mais est institutionnalisé. Les mariages des filles de 14 13, 12, 9, 7 ans avec des messieurs vieillissants ou d'un certain âge, sont des faits irréfutables dans tous les pays musulmans. i Et il faut savoir aussi que quand on voile une fillette dans une famille, on inculque du coup à ' ses frères que le sort de sa sœur, de ses sœurs, relève de sa responsabilité, que sa sœur, c'est son honneur sexuel : qui osera approcher la fillette, la jeune adolescente, aura affaire avec les frères. On est en train de lui enlever très tôt tous ses droits à devenir une adolescente heureuse, une femme libre, libérée des droits que s'arrogent sur elle ses frères, son père, tout homme qu'on lui imposerait et dont elle ne voudrait pas.
Voiler une fillette doit être considéré comme une maltraitance psychique, physique, sociale, et sexuelle, inadmissible en démocratie.
Chahdortt Djavann, écrivaine iranienne, témoignant devant la Commission Stasi. 2003

jeudi 26 octobre 1989

Le tchador est toujours debout - François Pouillon

François Pouillon
Anthropologue, maître de conférences à l'École des hautes études en ciences sociales (EHESS)

Dans le jeu un peu théâtral de guerre scolaire provoquée par l'affaire du « foulard islamique », il semble j que les acteurs aient décidément échangé leurs rôles : ce sont cette fois les intégristes qui invoquent la liberté, tandis que les tenants du pluralisme laïque, suspectés d'exercer une infâme répression, expriment un embarras coupable. L'inquiétude s'accroît encore quand on entend un représentant du Front national pérorer contre toutes les calottes. Gageons qu'il s'agit là d'un libéralisme de circonstance, qui n'apparaît pas moins emprunté que les appels à la liberté auxquels se dent, très habilement, le père des fillettes de Creil.
Il est évident que toutes les croyances raisonnables doivent être admises à l'école. Mais on doit se demander pourquoi une injonction aussi intangible de l'islam fait aujourd'hui problème : aujourd'hui seulement, alors que l'école républicaine gère des élèves musulmans depuis
au moins un siècle. C'est que la question ne relève pas du droit mais de l'Histoire. Et cette affaire doit être replacée dans un champ plus large, celui des mouve­ments qui travaillent le monde islamique depuis quelque temps. Il ne touche pas seulement la France mais tous les Etats de droit positif au Maghreb (ou dans la Turquie post-kémaliste), où l'islam, un certain type d'islam, tente d'imposer une réglementation inspirée du droit divin. C'est dans ce contexte sociopolitique que l'on peut saisir la logique où s'inscrit la question, manifestement récur­rente, du voile. C~ - - )

Mais ce qui était restauré ainsi, c'était un des principescanoniques de l'islam, qui institue une stricte séparationentre les sexes et ordonne de cantonner les filles dansun espace à part, à la fois interdit et sacré - traductionlittérale du terme arabe de haram (dont nous tirons notreharem): exclues des espaces publics où elles pourraientrencontrer des hommes sans contrôle, leur vie sociale,hors de la famille, devait être enclose dans un espaceexclusivement féminin. Le refus de la mixité, de l'auto­nomie des filles, tel est donc l'horizon culturel de la jquestion du port du voile. j
C'est également cette logique qui sous-tend l'action actuelle des parents d'élèves. Avec une inflexion défen­sive, adaptée à la lutte en terre infidèle, de la démarche j qui invoque exclusivement la liberté de culture. Mais I la revendication se place dans un projet politique, formulé j maintes fois dans des termes tout à fait explicites : faire j avancer dans la société les saints règlements de l'islam, j Les directeurs d'école, qui ont l'habitude de gérer des règlements collectifs, se sont sentis concernés. Et ils n'ont pas tort.
Quelle est l'argumentation des religieux? Liberté de conscience et de conviction, dit le père et, après lui, le cœur des dignitaires de tous bords. Est-ce pourtant la conviction personnelle d'une bien digne demoiselle que l'on défend ? Il semble que l'on ait plutôt affaire à une possibilité d'affirmation collective, publique et même ostentatoire, d'une loi communautaire. („ , _ )
Dans ce contexte, la pratique du voile n'est pas, comme on le voit, un élément de mode vestimentaire sans grande portée. Le projet est surtout de (re)mettre les filles sous la loi d'une communauté. Quoi que braillent les représentants du Front national, la France n'est pas menacée d'islamisation. Il n'en est pas de même pour la «communauté» des musulmans qui y résident. Des groupes militants très actifs cherchent, derrière des reven­dications-prétextes, à établir leur hégémonie sur une popu­lation éminemment diverse: où rares sont sans doute ceux qui abjurent positivement l'islam, mais où l'on trouve toute une gamme de laïcs débonnaires, de croyants libéraux, d'humanistes intransigeants et de vrais intégristes. Le père des fillettes, apparu à la télévision, fait assurément partie de ceux-là. Tel est, à notre sens, l'enjeu ultime de
cette affaire: un défi jeté aux autorités académiques, mais qui vise au fond à mettre sous contrôle intégriste les musulmans de France.
Dans cet affrontement, les représentants des insti­tutions républicaines doivent savoir qu'ils assument une responsabilité vis-à-vis d'une population plus hétérogène qu'un regard lointain, finalement raciste, se plaît à le penser. Renoncer à relever ce défi conduirait à l'aban­donner, au nom d'un indigne amalgame, entre les mains d'extrémistes très intéressés d'acquérir, sous le couvert d'une liberté dont ils n'ont cure, un pouvoir hégémo­nique sur la communauté. On ne doit pas espérer pour autant faire l'économie d'un affrontement: Munich déri­soire, cette reculade constituerait assurément une victoire pour ces groupes militants qui gagneraient ainsi en crédibilité et en autorité. On ne sera pas débarrassé du problème : on n'aura fait'que de le déplacer. L'exemple du Maghreb nous permet de prévoir que la question portera sur la mixité dans les classes, sur les interruptions des cours aux heures de prières, etc. De nombreux établis­sements français ont des populations importantes de musulmans. II faut respecter leurs croyances. Mais il faut surtout faire respecter en leur sein une diversité et un pluralisme qu'ils ne trouvent plus guère, désormais, dans leur pays d'origine. Capituler sur ce point serait une sale affaire, pour les musulmans eux-mêmes, qui sont nombreux à attendre qu'on leur applique enfin, et pour de vrai, les idéaux de la république.
26 octobre 1989